« Une pincée, jusqu'à ce que ça goûte comme avant. » Les recettes de famille vivent dans la tête de quelqu'un. Les quantités, les tours de main, le petit ingrédient secret : rien de tout ça n'est dans un livre.
Un outil gratuit qui capte le savoir des gens avant qu'il disparaisse — les recettes d'une grand-mère, les trucs d'un artisan retraité, les histoires d'un quartier — et le rend transmissible, classé, cherchable.
01 — Le problème
Le savoir des gens ordinaires n'est écrit nulle part. Il vit dans des mains, des habitudes, des mémoires — et il s'éteint avec les personnes qui le portent. Pas parce qu'il ne vaut rien. Parce que personne ne l'a capté à temps.
« Une pincée, jusqu'à ce que ça goûte comme avant. » Les recettes de famille vivent dans la tête de quelqu'un. Les quantités, les tours de main, le petit ingrédient secret : rien de tout ça n'est dans un livre.
40 ans de métier tiennent dans des gestes. Le menuisier qui « entend » si sa lame est bien affûtée, la couturière qui reprend une maille sans regarder : quand l'atelier ferme, le savoir-faire ferme avec.
Qui se souvient du dépanneur, de l'usine, de la veillée ? L'histoire des rues où l'on vit n'est dans aucun manuel. Elle part avec les derniers témoins — et le quartier perd sa mémoire.
« Quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. » Proverbe souvent attribué à l'écrivain malien Amadou Hampâté Bâ
02 — L'idée
Le Passeur de savoir est un outil de captation et de transmission. Une personne raconte ou montre ce qu'elle sait — à voix haute, en vidéo, en photos. L'outil transcrit, structure et classe ce savoir en fiches : un titre clair, les étapes, les mots-clés, le nom de la personne qui transmet et d'où elle vient. La fiche peut ensuite être retrouvée par n'importe qui cherche « comment on faisait », partagée à la famille, imprimée, relue dans 30 ans.
Ce n'est pas un réseau social, ni une encyclopédie froide. C'est le geste du passeur : quelqu'un qui a reçu un savoir de ses mains, et qui s'assure qu'il se rend aux mains suivantes. La dignité est au centre : les « gens ordinaires » ne sont pas des sujets d'étude — ce sont des maîtres dans leur domaine, souvent sans le savoir eux-mêmes.
03 — Comment ça marche
Concrètement, une fiche naît en moins d'une heure, autour d'une table de cuisine ou d'un établi. Aucune compétence technique n'est demandée à la personne qui transmet.
Un « passeur » — un petit-fils, une animatrice de bibliothèque, un bénévole formé — s'assoit avec la personne et enregistre. L'outil guide l'entretien avec des questions simples : « Montre-moi comment tu fais. » « C'est quoi ton truc pour que ça réussisse à tout coup ? »
Concrètement : un téléphone suffit. Pas de studio, pas de montage.
L'enregistrement est transcrit automatiquement, puis transformé en fiche lisible : un titre, le résumé, les étapes dans l'ordre, les ingrédients ou les outils, les mots-clés. La personne qui a transmis relit et corrige — c'est sa fiche, avec son nom dessus.
Concrètement : l'IA fait le secrétariat, l'humain garde le dernier mot.
La fiche entre dans la collection : cherchable par sujet, par lieu, par métier, par personne. Elle peut être publique, réservée à la famille, ou versée à la bibliothèque du quartier. Elle s'imprime aussi — le papier reste un excellent passeur.
Concrètement : un savoir capté une fois peut servir 100 ans.
« Ben là, ma tourtière… euh… le secret, c'est pas la viande, tout le monde pense que c'est la viande. Non. C'est la cannelle. Juste une pincée — pas trop, sinon ça goûte le dessert, tu comprends ? Pis la pâte, faut la faire la veille. LA VEILLE. Si tu la fais le matin même, elle tough pas, elle déchire. Ma mère faisait ça, sa mère avant elle… attends, je vais te montrer comment je la roule… »
Transcription brute d'un enregistrement de 22 minutes : précieuse, mais introuvable et difficile à suivre. C'est là que la structuration travaille.
Fiche fictive, à titre d'exemple : les quantités floues deviennent des étapes, l'astuce orale devient retrouvable, et la voix de Rose-Aimée reste attachée à son savoir.
04 — La collection
À quoi ressemblerait la collection ? Voici un aperçu, avec recherche et filtres fonctionnels : essaie « cannelle », « bois » ou « sirop ». C'est exactement l'expérience que vivrait quelqu'un qui cherche un savoir capté.
Le tour de main qui change tout : une pincée de cannelle, et une pâte qui repose une nuit entière avant d'être roulée.
Le truc : « Pas plus qu'une pincée — sinon ça goûte le dessert. »
L'angle, la pression, et surtout le son : un ciseau bien affûté « chante » sur la pierre. Un geste qui ne s'apprend que les yeux fermés, en écoutant.
Le truc : si la lame bleuit, c'est déjà trop tard — on recommence à l'eau froide.
Le crédit « sur le bras », la clochette de la porte, les bonbons à une cenne. La mémoire d'un commerce qui était le cœur du quartier.
À retenir : « Ici, on ne vendait pas juste du lait. On vendait du “comment ça va”. »
Ni le calendrier ni le thermomètre ne décident : c'est le va-et-vient gel-dégel, lu dans les bourgeons et dans le vent du soir.
Le truc : « Quand les nuits gèlent franc et que les jours sentent le printemps, pars-la. »
La maille tombée se rattrape au crochet, rang par rang, sans défaire l'ouvrage. Dix minutes de patience contre des heures de travail sauvées.
Le truc : toujours rattraper la maille de bas en haut, jamais l'inverse.
Choisir le greffon en plein hiver, tailler en biseau franc, et sceller à la cire. Un vieil arbre fatigué peut refaire des pommes trois ans plus tard.
Le truc : le cambium contre le cambium — « peau contre peau, comme une poignée de main ».
On poussait les meubles, quelqu'un sortait le violon, les histoires partaient jusqu'à minuit. Une façon d'habiter le temps qui a presque disparu.
À retenir : « On n'avait rien, pis on manquait de rien. On avait les voisins. »
Pas de balance : la pâte est prête quand elle « répond » sous la main, souple et tiède. La température de la cuisine fait partie de la recette.
Le truc : l'eau doit être « comme un bain de bébé » — tiède, jamais chaude.
Aucune fiche ne correspond à cette recherche — dans la vraie collection, ce serait un savoir de plus à aller capter.
Fiches fictives, écrites pour montrer le format. La vraie collection serait faite de vraies personnes, avec leur consentement.
05 — À qui ça sert
Être reconnu comme détenteur d'un savoir, pas comme bénéficiaire d'un service. Transmettre, c'est rester quelqu'un qui compte — et laisser une trace à son nom.
Retrouver la recette exacte, la voix grand-papa qui raconte l'atelier, les histoires des photos sans légende. Un héritage qui se consulte au lieu de s'imaginer.
Des projets scolaires qui ont du sens : interviewer, filmer, structurer le savoir d'une vraie personne. Et découvrir que les métiers manuels sont des intelligences.
Une mémoire locale vivante, construite avec les citoyens : histoires de quartier, métiers disparus, recettes du terroir. Un fonds que nulle archive officielle ne détient.
Les tours de main d'un métier en voie de disparition deviennent un patrimoine de formation — et une vitrine de fierté pour les métiers d'ici.
Comprendre un lieu par ceux qui l'habitent depuis toujours — et, en retour, y verser leurs propres savoirs. La collection devient un pont, dans les deux sens.
06 — Monter les fonds
Personne ne signe un gros chèque pour une belle idée. On finance un Passeur de savoir comme on construit la collection : palier par palier, chaque palier prouvant le suivant. Voici la stratégie, avec des ordres de grandeur réalistes pour le Québec.
Un téléphone, une page web simple, des fiches imprimées. On capte les 25 premiers savoirs dans un seul quartier ou une seule résidence, avec des bénévoles. Objectif : prouver que les gens veulent transmettre — et que d'autres veulent consulter.
Une coordination à temps partiel, des ateliers de captation en bibliothèque et en résidence, la première version de l'outil (enregistrement guidé + transcription). C'est le palier des premières subventions : le pilote a un début, une fin et des résultats mesurables.
Développement de la plateforme : captation guidée, structuration assistée, recherche plein texte, partage familial, impression. Une petite équipe, des partenaires dans plusieurs MRC, une collection qui se compte en milliers de fiches.
L'outil grand public reste gratuit — c'est le principe. Les revenus viennent des institutions : ateliers de captation payés par les bibliothèques et municipalités, formations, licences pour les musées et sociétés d'histoire, dons.
La campagne qui finance la phase 1 — et qui, surtout, prouve qu'un public attend l'outil.
Des programmes qui existent précisément pour ce genre de projet — patrimoine vivant, aînés, culture locale.
Pour la phase 2, quand le pilote a fait ses preuves et que la collection parle d'elle-même.
Un partenariat vaut parfois plus qu'un chèque : locaux, publics, crédibilité, relais.
Un OBNL (ou une coopérative de solidarité) : la forme que les subventions et les fondations connaissent, qui rend le projet admissible à presque tous les programmes — et qui garantit que la collection n'appartiendra jamais à un actionnaire. Le montage se fait dès la phase 1, avec un conseil d'administration où siègent des « passeurs » eux-mêmes.
Trois choses : des preuves (les 25 fiches de la phase 0, les témoignages filmés), des partenaires signés (une bibliothèque, une résidence, une MRC), et un budget au dollar près pour le palier demandé — jamais pour tout le rêve d'un coup. C'est exactement la discipline qu'un projet comme celui-là inspire naturellement.
Montants présentés comme des ordres de grandeur de planification, en dollars canadiens, à valider programme par programme au moment du dépôt — les critères et les enveloppes des programmes changent d'une année à l'autre. Aucune de ces pistes ne garantit un financement ; toutes sont des voies réellement empruntées par des projets québécois comparables.
07 — Par où commencer
Pas besoin d'attendre un financement pour commencer à sauver des savoirs. La phase 0 tient en cinq gestes, faisables ce mois-ci.
Un quartier, une résidence, un cercle de fermières, un atelier. Petit et proche : la confiance se bâtit à distance de marche.
Une grand-mère et sa tourtière, un retraité et son établi, une voisine et son jardin. Par la bibliothèque, le centre communautaire, le bouche-à-oreille.
Voix, gestes en vidéo, photos des objets. Le consentement d'abord, la technique après — le contenu brut peut toujours être structuré plus tard.
Titre, étapes, astuces, étiquettes — à la main, pour apprendre ce que l'outil devra automatiser. C'est ce travail qui dessine le produit juste.
Une soirée de présentation à la bibliothèque, les fiches imprimées sur la table. C'est cette soirée-là — avec ses visages et ses témoignages — qui ouvre les portes du sociofinancement et des premières subventions.
Le savoir des gens ordinaires est un trésor national qui ne figure dans aucun budget. Le Passeur de savoir propose simplement de ne plus le laisser partir en silence.
Transmettre, c'est aussi outiller : les outils web gratuits d'HP servent au quotidien, les savoirs se racontent dans les livres HP, et derrière tout ça, il y a un homme, à Terrebonne.